Appel à communication Congrès ASFP Montpellier 2017

SECTION THEMATIQUE N°74
Responsables scientifiques :
Sébastien Caré, Université Rennes 1, sebacare@gmail.com
Gwendal Châton, Université d’Angers, gwendal.chaton@free.fr
« Le séminaire : un nouvel objet pour l’histoire des idées politiques »
En France, l’histoire des idées a longtemps été une branche de la science politique guère
soucieuse de s’interroger sur ses méthodes. En s’inspirant des innovations proposées à
l’étranger, elle a récemment consenti un effort de réflexion salutaire sur ses approches et ses
objets. Un consensus s’est ainsi rapidement formé autour d’un nouveau regard n’envisageant
plus les idées politiques comme flottant dans l’éther de l’abstraction, mais imposant au
contraire de les réinscrire dans leur contexte d’énonciation. Si cette perspective semble
dorénavant largement partagée, sa mise en oeuvre apparaît cependant souvent malaisée et peu
probante. Il existe pourtant un espace curieusement négligé qui permet d’associer de manière
féconde les analyses interne et externe : il s’agit du séminaire, un lieu où texte et contexte sont
plus qu’ailleurs imbriqués. En se concentrant sur cette pratique intellectuelle totalement
ignorée dans la littérature, cette section thématique aimerait ainsi, au travers d’une démarche
inductive excluant l’élaboration a priori de principes méthodologiques, contribuer à sa
manière au renouvellement contemporain de l’histoire des idées politiques. Pour ce faire, elle
propose de mener une investigation qui prendra appui sur trois orientations.
Axe 1 – Un espace de production des idées politiques. Le séminaire se présente tout
d’abord comme un lieu très singulier de production des idées, en raison aussi bien de la nature
de l’enseignement qui s’y trouve délivré que des conditions matérielles de son déroulement.
Ne suivant en général aucun programme imposé de l’extérieur, il consiste le plus souvent en
l’exposé d’une recherche en train de se faire. Il s’agit ainsi « d’un travail au présent, sans
recul, sans rétroactivité, sans protection, sans filet : d’une production, plus que d’un produit »
(Roland Barthes). Le séminaire est donc comme la répétition de l’oeuvre, ou encore sa
« coulisse » (Michel de Certeau) d’où l’on peut guetter le mouvement hésitant de la réflexion
et ainsi accéder à la genèse d’une pensée. Les conditions concrètes dans lesquelles se déroule
le séminaire en font par ailleurs un lieu d’intersubjectivité, un espace de rencontre et
d’échange entre l’auctor et son lector. L’auteur y est en effet plongé dans un dispositif très
différent de celui de « l’écriture en chambre » : il est confronté aux réactions d’une audience
qui n’est plus anonyme ni passive. Plus qu’un brouillon où l’auteur aurait déposé les ébauches
de ses idées, le séminaire peut ainsi être envisagé comme un laboratoire d’expérimentation
d’une pensée qui se cherche, comme une « fabrique » dont la singularité ne peut manquer
d’engendrer des effets sur les biens intellectuels qu’elle produit.
Axe 2 – Un espace de transmission des idées politiques. Le séminaire peut ensuite être
étudié comme une scène où les idées se transmettent selon des modalités spécifiques. Son
étude offrira ainsi l’occasion de mettre à l’épreuve l’hypothèse de Randall Collins, selon
laquelle c’est la nature des relations sociales nouées à l’intérieur d’une communauté,
davantage que le contenu des idées véhiculées, qui constitue le critère pertinent pour
distinguer entre elles les différentes « traditions » intellectuelles. Deux types idéaux proposés
par Collins pourront ici guider la réflexion. La transmission verticale tout d’abord, apparaît
caractéristique d’un rapport qui relie un « maître » à ses « adeptes » : on la rencontre dans des
séminaires dont le charisme d’un leader est le ressort. C’est cette dynamique qui permet la
constitution des « traditions loyalistes », centrées autour d’un fondateur héroïque et régies par
une fidélité s’exerçant à travers la succession des générations de disciples. A l’inverse, la
transmission horizontale semble caractéristique d’une relation se donnant pour but la
confrontation réciproque des points de vue : elle explique l’émergence de « traditions
impersonnelles » reposant avant tout sur des idées ou des méthodes, sans que des fondateurs
ou des textes canoniques ne se révèlent décisifs aux yeux des participants. Ces deux extrêmes
dessinent ainsi un continuum sur lequel pourront être situés les différents cas empiriques
envisagés.
Axe 3 – Un espace de structuration d’un collectif intellectuel et politique. En orientant la
focale du côté des auditeurs, on peut enfin appréhender le séminaire comme un lieu privilégié
de socialisation entraînant la formation de communautés intellectuelles, soudées par un corpus
d’idées politiques plus ou moins homogène, par le partage de méthodes et/ou par l’allégeance
commune à un « maître ». A cet égard, les interactions se déroulant in situ, pendant les
séances, apparaissent moins importantes que toutes les connexions qui s’opèrent autour du
séminaire lui-même : « l’avant » et surtout « l’après » séminaire jouent souvent un rôle central
dans la construction de tels collectifs. C’est là encore une attention aux pratiques, voire aux
rituels, qui permettra de comprendre les modalités des processus d’agrégation. En outre, la
constitution d’un groupe passant aussi par l’élaboration de ses rapports avec son
« extériorité », on pourra compléter l’analyse des logiques d’aimantation, qui rendent compte
de la formation des écoles de pensée, par l’examen des logiques d’exclusion. Les débats sur
l’« hérésie » ou l’« hétérodoxie » d’un membre ou d’une partie du groupe ouvrent sur l’étude,
non plus de la formation, mais du maintien dans la durée d’une coalescence produite à
l’occasion d’un séminaire.
En se rattachant à un ou plusieurs de ces axes, les communications attendues pourront porter
sur des séminaires tenus en France ou à l’étranger, à l’Université ou en-dehors (EHESS,

Collège de France, etc.), dans un passé lointain ou proche, le tout dans une perspective
monographique ou comparative. Dans ce dernier cas, il pourrait être pertinent de faire reposer
la comparaison des séminaires étudiés sur la prise en compte d’un même événement (Seconde
Guerre mondiale, Mai 68, etc.) ou d’une même situation (l’exil, la critique d’une paradigme
intellectuel, la marginalité institutionnelle, etc.). Quelques séminaires célèbres pourraient
ainsi retenir l’attention : on pense pour la France à ceux de Louis Althusser, Raymond Aron,
Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Michel Crozier, Michel Foucault ou Alexandre Kojève ; pour
l’étranger aux séminaires de Jürgen Habermas, Martin Heidegger, Ludwig von Mises, Toni
Negri ou Leo Strauss ; ou encore à des séminaires donnés à plusieurs voix comme le
séminaire Raoul Girardet/René Rémond/Jean Touchard ou le séminaire Kenneth Arrow/John
Rawls/Amartya Sen.