Programme du Congrès 59e congrès #SQSP2022 | Programme
P5. Les pratiques bureaucratiques africaines : Entre opprobre, clientélisme et dysfonctionnement du service public
Responsable: Sidick Kouotou Aboubakar, Université de Yaoundé 1 (sidickkouotouaboubakar2022@gmail.com)
Responsable adjoint : Darus Sidoine Keunang, Université de Douala (keunang3@yahoo.fr)
25 mai 2022, 15.30-17.00 (en ligne)
Résumé de l’activité
L’administration publique africaine postcoloniale, au confluent des héritages juridiques coloniaux (allemand, anglais et français, belge, portugais, etc.) auxquels se sont agrégées les coutumes ancestrales, est aujourd’hui à la croisée des chemins. Profondément marquée par la période de déchirure interne (1960-1970), la restructuration post-autoritaire (1970-1990 et plus tard) et le clientélisme bedonnant, l’administration publique de la plupart des pays africains échappe au format classique. Les pratiques bureaucratiques, elles aussi, malgré les textes et formes de procédure en vigueur, s’avèrent particulières. En effet, celles-ci, dans leur fonctionnement, ont fait émerger, de façon pérenne, des pratiques scélérates : privatisation de l’appareil d’État et du service public ; faible autonomie des agents publics ; monopolisation politique de la formulation des tâches administratives ; achat des services; interactions clientélistes entre usagers et agents publics, etc. Aussi, la dialectique de la domination, de la soumission et de l’affectivité ou la quête permanente de notabilité sociale sous fond de rémanence autoritaire sont-elles les caractéristiques qui ont plombé l’administration publique de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Au Cameroun, par exemple, compte tenu de la tendance autoritariste de la bureaucratie et du faible rendement des services publics, le chef de l’État avait commis, en 1983, une mission dite « Mission Zambo », du nom du ministre de la fonction publique de cette époque. Celui-ci avait reçu mandat de recueillir les récriminations des Camerounais à l’encontre de leur Administration et de faire des suggestions pour en améliorer le rendement. Le Programme national de gouvernance et de lutte contre la corruption (validé en juin 2000), dans ce sillage, vise des objectifs similaires. Plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, à des périodes plus ou moins différentes, ont mis en place des cadres similaires, sans que le résultat probant ne puisse garantir l’efficacité de la gouvernance des sévices publics. Compte tenu de l’acuité des pratiques bureaucratiques peu rentables en contexte africain où s’entremêlent autoritarisme, corruption, opprobre et délation, ce panel est bâti autour de la problématique suivante : Comment la bureaucratie est-elle conçue, perçue et exécutée en Afrique subsaharienne? S’accommode-t-elle au service public de masse dont elle est tributaire ou s’en éloigne-t-elle ? Mots clés : Bureaucratie, pratiques, corruption, opprobre, clientélisme, Afrique.
Panelistes
a) Gaston donnat et le « cercle d’études marxistes » de Yaoundé. Petite histoire du nationalisme et de la bureaucratie camerounaise
Alphonse Zozime Tamekamta, Ph.D. Histoire des relations internationales, Université de Yaoundé I, Yaoundé-Cameroun
A maints égards, l’histoire du nationalisme camerounais est étroitement liée à : la colonisation française, au cercle d’études marxistes de Yaoundé et à Gaston Donnat. En effet, c’est au sein du « cercle d’études marxistes » de Yaoundé sorte d’espace de réflexion clandestin en pleine forêt équatoriale, que les premiers camerounais ont été initiés à l’idéologie communiste et aux pratiques anti-impérialistes. Gaston Donnat, instituteur et communiste (membre du parti communiste français) arrivé au Cameroun le 10 avril 1944, instigateur et animateur de ce « cercle d’études marxistes » eut le courage (l’outrecuidance) dans un tel contexte, de former les premiers nationalistes (aux côtés des autres Français Maurice Soulier et Lalaurie). Les premiers bénéficiaires de cette formation clandestine, élèves de l’école primaire supérieure de Yaoundé et fonctionnaires de l’administration coloniale, seront les acteurs du progressisme camerounais. Au sujet du lien entre les membres du « cercle d’études marxistes » de Yaoundé et ceux du cercle d’études marxistes de Douala, Gaston Donnat affirmait dans un ouvrage-témoignage : « J’insiste sur le fait qu’il s’agissait des communistes isolés, qui au départ, n’avaient pratiquement aucune liaison avec le Parti français. Ils ont agi de leur propre initiative et dans des formes correspondant aux problèmes locaux auxquels ils étaient confrontés […]. Ce n’est qu’en 1946 que ces groupes ont bénéficié d’une aide idéologique de Paris ».
Le « cercle d’études marxistes » de Yaoundé, incubateur du communisme camerounais, s’inscrivait dans la continuité de l’histoire en matière de formation des militants des partis communistes dans le cadre de l’école des cadres dont la première fut créée en 1911 à Longjumeau à l’initiative de Lénine. Cette vérité et cette séquence historique, moins connue de la jeune génération des chercheurs et intellectuels camerounais, mérite une attention particulière. Car, il est d’un grand intérêt scientifique et historique de questionner aujourd’hui la relation ayant existé entre le parti communiste français (PCF), le « cercle d’études marxistes » de Yaoundé et l’UPC (Union des populations du Cameroun), premier parti politique d’obédience communiste né le 10 avril 1948. Aussi, est-il fort utile d’interroger le rôle joué par les communistes français et plus singulièrement le « cercle d’études marxistes » de Yaoundé dans la formation syndicale et politique au Cameroun français entre 1944 et 1960. Ainsi, qui est Gaston Donnat et quelle est sa contribution au sein du « cercle d’études marxistes » de Yaoundé ? Quelle en a été la rentabilité sur le mouvement syndicale et politique au Cameroun avant 1960 ainsi sur sr la gestion des affaires publiques ?
Mots clés : Cameroun, colonisation, Gaston Donnat, marxisme, communisme, décolonisation.
b) Le clientelisme, une pratique bureaucratique rentable au sein de l’administration publique camerounaise : Le cas du MINESEC
Joseph Yannick Mbatchou, PhD, Université de Yaoundé I
L’objet de cet article s’intéresse au clientélisme, qui est l’une des pratiques bureaucratiques rentables au sein de l’administration camerounaise en général et au sein du MINESEC en particulier. Ce d’autant plus que, ladite structure est considérée comme l’un des ministères qui regorge les 1/3 des ressources humaines de la fonction publique. Les administrateurs nommés aux différents paliers de gestion de cet établissement appliquent un service public peu classique, voire sclérosée depuis la décennie 1990 et qui laisse l’usager sur sa faim. C’est le cas avec l’enseignant de terrain, le teacher, ce fonctionnaire en quête de solutions idoines aux problèmes qu’il rencontre tout au long de sa carrière. C’est dans ce chemin de croix que le clientélisme s’exprime le mieux. De nos jours, l’on assiste à une privatisation de cet appareil d’État par une minorité d’illuminés qui ont bâti pour slogan : clientélisme et corruption dans le suivi de carrière des enseignants. Ces pratiques bureaucratiques peu rentables et autoritaires ont pour but soit d’arrondir les fins de mois, soit de permettre aux administrateurs d’accéder à la notabilité sociale tant recherchée. De cette étude, l’on relève plusieurs résultats notamment le lien existentiel entre l’administration publique actuelle et celle érigée par les administrateurs coloniaux. Bien plus, les nominations triées à la carte, le favoritisme et la recherche effrénée du gain sont les avatars ayant rendu caduque toutes gestions de carrière des seigneurs de la craie dans un Cameroun qui se veut émergent à l’horizon 2035.
Mots clés : Service publique, pratique bureaucratique, clientélisme, corruption, enseignant.
c) Suivre son dossier » au Cameroun : Une scénarisation du comportement des agents dans l’administration publique camerounaise au prisme de la sociologie des Habitus
Fridolin Martial Fokou, Université de Dschang, FSJP
Au Cameroun, l’administration publique est régie par un ensemble d’institutions et de démembrements administratifs à l’effet de planifier, ordonner et coordonner les actes de carrières aussi bien administratives que professionnelles des agents de l’État. Cette mécanique est pourtant mise en difficulté par des technologies de fabrications administratives qui font que les agents publics ont de la peine à avoir des lisibilités et visibilités claires sur leur acte de carrière. Face à cela, une « technologie structurale » s’est progressivement installée dans les mécaniques de gestion et de suivi des carrières des agents de l’État au Cameroun. Ainsi, il est courant d’entendre dans le système administratif camerounais parler du « suivi des dossiers » par les agents publics. En l’absence des manuels de procédure claire et uniforme, ces derniers d’user des tous les stratagèmes divers et éparses pour trouver des solutions à leurs différents problèmes administratifs. Cette « routinisation », au sens Bourdieusien, des habitudes et des attitudes participe à installer le principe de « suivi du dossier » dans l’administration camerounaise comme une technologie sui generis de gouvernance administrative au Cameroun. Aussi, le présent article a l’ambition de questionner les tenants et les aboutissants de cette pratique bureaucratique qui entraine des effets pervers multiformes et multidimensionnels au point où l’agent public au Cameroun agit et réagit selon le principe de la « débrouillardise ». En prenant corps sur la sociologie des « Habitus », le présent papier entend in fine rendre compte aussi bien des effets de la ritualisation d’une pratique bureaucratique que de la routinisation des comportements des agents public dans l’espace public au Cameroun. Ceci permet ainsi de rendre compte de l’évolution des carrières administratives des agents de l’État comme d’une « scène théâtrale » où chaque agent est censé connaitre son rôle et mobiliser toutes les ressources à sa disposition pour réussir sa partition et donc pour la survie de la pièce de théâtre.
Mots clés : administration publique, agent public, État, habitude, pratique bureaucratique.
d) Les pratiques de corruption dans l’administration publique camerounaise : Cas de la règlementation des armes et des munitions (2014-2016)
Marie Julien Danga, Ph.D. Histoire des Relations Internationales, Université de Yaoundé I, Cameroun (juliendanga@gmail.com)
La question de la gestion saine du service publique en Afrique et au Cameroun demeure délicate. Dans un contexte où l’usager est soumis à plusieurs obstacles pour y avoir accès au service public. C’est ce qui justifie la présente intention à communication intitulée : « Les pratiques de corruption dans l’administration publique camerounaise cas de la réglementation des armes et des munitions (2014-2016) « . Une telle analyse pose le problème du non-respect d’une réglementation sur les armes et des munitions par les usagers, les forces de maintien de l’ordre (policiers, gendarmes) et les autorités administratives et coutumières (potentats, préfets, sous-préfets et gouverneurs) en charge de la délivrance des documents officiels en permettant l’achat, l’importation, la cession et la dotation des armes et des munitions au Cameroun. Ceci dit, quelles sont les différentes pratiques de corruption qui gangrènent, voire sapent la mise en œuvre et le respect de la réglementation sur les armes et des munitions au Cameroun ? Mieux-encore, peut-on soutenir une relation entre la criminalité transfrontalière, la corruption de la force publique et la dissémination illicite des armes e des munitions au Cameroun et par extension dans les pays limitrophes? Deux considérations théoriques sont convoquées. Il s’agit des politiques publiques sécuritaires ou la sécurité publique défendue par (Keith Kraus, Mvié Méka, Ole Waeve) qui soutiennent une responsabilité étatique dans le processus de sécurisation des Etats et des confins frontaliers contre les menaces sécuritaires. La théorie transnationaliste ou de « l’école de Copenhague », (de Nina Click Schiller, de Linda Basch).Elle situe les failles, des Etats dans la lutte contre la criminalité transfrontalière, des bandes armées responsables de la dissémination illicite (armes, diamant, l’extraction minière).La méthodologie convoquée est celle d’une exploitation des sources primaires et secondaires, pour ressortir les différentes pratiques de corruption dans la délivrance des permis de port d’armes, la contrebande, la cession irrégulière comme passe-droit dans les cheks-points de Forces de maintien de l’ordre.
Mots clés: Cameroun, corruption, administration, arme, réglementation.
e) La vidéosurveillance dans les services publics de sécurité: une stratégie banale de l’Etat voyeur
Emma Madi, Université de Maroua
La présente étude porte sur la vidéosurveillance dans les services publics de sécurité comme une stratégie de la banalité de l’Etat voyeur. En effet, l’analyse de la vidéosurveillance repose sur une vision téléologique d’un dispositif technologique politique qui renforcerait la prévention et la sécurité au moyen de la dissuasion. Mais, à l’observation, la vidéosurveillance ne prévient ni ne dissuade l’insécurité. Cette étude souligne la vidéosurveillance comme une stratégie de la banalité surtout de l’Etat voyeur. Dans cette perspective, la vidéosurveillance apparaît fondamentalement comme un dispositif stratégique de l’Etat voyeur qui travaille au renforcement de sa survie. En réalité, la vidéosurveillance est un dispositif omni visuel de l’Etat voyeur dont se servent les services de renseignements, qui agissent dans le secret. Le secret enveloppe régulièrement les résultats d’analyse des enregistrements de la vidéosurveillance, traduisant une certaine analité. La banalité se laisse ainsi découvrir comme une grille d’analyse de la vidéosurveillance eu égard au choix permettant de garder ou non le secret d’analyses des clichés des enregistrements, qui sont travaillés par des nuances, des subtilités qui se nichent dans les configurations des espaces publics. Ainsi, en envisageant un éclairage sur la vidéosurveillance, il s’agit de saisir sa banalisation par l’Etat voyeur comme une stratégie de sa survie. Dès lors, en quoi la vidéosurveillance dans les services publics de sécurité constitue une stratégie de la banalité de l’Etat voyeur ? En guise d’hypothèse possible à cette problématique ainsi posée et que nous vérifions dans ce travail, la vidéosurveillance constitue une stratégie de la banalité de l’Etat voyeur dès lors que qu’elle n’apporte aucune originalité à la prévention et à la sécurité d’une part, et d’autre part, à l’incapacité de la vidéosurveillance à transformer l’identifié citoyenne face à la menace dans les espaces publics.
f) Modèles de tolérance, démocraties africaines et multiculturalisme
Schaller Jean Kakmeni Yametchoua, Université de Douala
Dans notre réflexion, il est question de partir du cadre théorique que nous offrent les analyses de Charles Taylor et Will Kymlicka sur l’exercice de la tolérance démocratique telle que formulée dans les sociétés multiculturelles notamment les débats philosophiques soulevés par la question liée à la gestion publique de la politique de reconnaissance des différences d’identité culturelle afin de penser la gestion politique de l’hétérogénéité ethnoculturelle dans l’État postcolonial d’Afrique et, d’évaluer les modèles de tolérance proposés. En associant la démocratie avec l’engagement en faveur de la tolérance, « la raison réside dans les processus démocratiques en tant que négociation perpétuelle sur le sens à donner à l’exigence de tolérance » (Bjarne Melkevik, 2014 : 271). A cet effet, le multiculturalisme invite à « trouver des solutions moralement légitimes et politiquement viables » (Will Kymlicka, 2001 : 9) aux discriminations liées à l’appartenance à des minorités ethniques et culturelles, ceci en tenant compte des principes d’autonomie, d’égalité et de participation. Le modèle de tolérance qu’il engendre participe au progrès social, la régulation des conflits, la coexistence pacifique, la refondation du lien social. Ainsi, la tolérance désigne « prise en compte des différences ethniques et nationales (…) élément d’une lutte plus globale visant à instituer une démocratie plurielle » (Will Kymlicka, 2001 : 38). Elle est « la clé de voûte des droits de l’homme, du pluralisme (y compris le pluralisme culturel), de la démocratie et de l’Etat de droit » (Unesco :1995). Sans vouloir prétendre exporter et adopter aveuglement le modèle de tolérance de la gestion des identités ethnoculturelles, notre projet vise à concevoir un modèle de tolérance singulier et alternatif en rapport avec la forme de l’Etat démocratique qui intègre la référence communautariste africaine et/ou la référence libérale multiculturelle, interculturelle. En réalité, il s’agit de « repenser l’État et préserver la tribalité » (Pascal Touoyem, 2014 :177), de soumettre l’ethnicité à la citoyenneté démocratique et aux impératifs de l’éthique du vivre-ensemble (Lucien Ayissi, 2008), d’envisager « la justice ethnique comme fondement de la paix » (Ernest-Marie Mbonda : 2009), de trouver une réponse appropriée aux inégalités et aux tensions ethniques, politiques, religieuses qui minent les Etats Africains et hypothèquent son développement. Quel modèle de tolérance devons-nous envisager pour nos Etats sans compromettre la coexistence pacifique et la compacité de l’État au regard du mythe de l’Etat-nation, de l’autoritarisme, des velléités hégémoniques et des replis identitaires, des guerres civiles larvées ? La défense du modèle de tolérance notamment envers les particularités culturelles ne constitue-elle pas une réponse appropriée aux tensions et aux inégalités qui minent les Etats Africains ? Comment rendre effectif l’exercice de la tolérance en conciliant le paradigme libéral multiculturel et le paradigme africain communautariste tel que pensé dans les traditions et en partie formulé dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ?
Mots clés : démocratie, tolérance, politique de reconnaissance, multiculturalisme, Etat postcolonial
Enregistrement vidéo :
P5. Les pratiques bureaucratiques africaines : Entre opprobre, clientélisme et dysfonctionnement du service public